Établie à Chertsey, à 72 kilomètres au nord de Montréal, Scierie Jean Riopel produit du bois d’œuvre ainsi qu’un revêtement, le Parement extérieur Riopel. Séché au four jusqu’à ce qu’il ne contienne que 12 % d’humidité afin d’éviter qu’il ne travaille, ce parement est teint à Saint-Jérôme. Le territoire de coupe, réparti sur 2 000 km carrés, s’étend des municipalités lanaudoises de Chertsey au sud, à Saint-Donat-de-Montcalm à l’ouest, à Saint-Zénon au nord et jusqu’à la réserve faunique Mastigouche à l’est. L’entreprise y fait couper 145 000 mètres cubes de bois par année, assez pour remplir 3 200 camions de 45 pieds de long.
Le FSC
Fondé en 1993 par plusieurs partenaires, dont Greenpeace, le FSC est l’organisme le plus réputé en matière de certification des bonnes pratiques forestières. Il est le seul à exiger que l’on protège non seulement l’intégrité et la biodiversité des écosystèmes, mais également les droits des peuples autochtones ainsi que le bien-être des communautés et des travailleurs forestiers.
La certification FSC repose sur une vérification annuelle qui comprend des inspections en forêt et une révision rigoureuse des pratiques administratives — toutes les activités forestières doivent être documentées dans les moindres détails. Les pratiques de Scierie Jean Riopel n’ont pas beaucoup changé depuis que l’entreprise a amorcé le processus de certification, explique son directeur des opérations et des ventes, Alain Gagnon : « Autrefois, nous faisions déjà une bonne partie de ce que le FSC nous demande, mais sans documenter quoi que ce soit. Par contre, comme plusieurs entreprises se partagent notre territoire de coupe, je dois démontrer au FSC que je fais tout en mon pouvoir pour que les autres intervenants qui oeuvrent sur le territoire améliorent également leurs pratiques. »
Ce qui a surtout changé, selon l’ingénieur forestier Guilhem Coulombe, qui supervise les opérations forestières chez Scierie Jean Riopel, c’est la formation offerte aux travailleurs forestiers employés par ses sous-traitants — notamment sur la protection des espèces menacées comme l’ail des bois, et sur les dommages engendrés par les polluants. « S’il se produit un déversement d’huile en forêt, ces travailleurs utilisent des toiles absorbantes (feuilles hydrophobes), ils nous en informent, et c’est noté, indique l’ingénieur. Dans les années 1980, pour "faire propre", certains travailleurs allaient jusqu’à faire la vidange d’huile de leur véhicule dans les cours d’eau, comme plusieurs autres la faisaient dans les égouts urbains, sans en saisir l’impact environnemental. »
Comme Scierie Jean Riopel vend son bois certifié à prix compétitif comparativement aux produits non certifiés, le coûteux processus de certification n’est pas encore rentable, de confier Alain Gagnon. « Mais cette année, on sent un engouement marqué », dit-il. Engouement qui est attribuable en bonne partie au programme de certification des maisons écologiques LEED, qui récompense l’usage du bois certifié FSC et des matériaux produits à moins de 800 km de distance du chantier. C’est pourquoi M. Gagnon prévoit vendre environ 3 millions de pieds mesure de planche (PMP) de bois certifié FSC en 2011, comparativement à 100 000 PMP en 2010.
Demandes des villégiateurs
Par ailleurs, la certification FSC a également permis de mieux protéger l’environnement visuel et lacustre de la région de Lanaudière. L’entreprise œuvre en milieu récréotouristique depuis sa fondation en 1951, et a toujours dû être à l’écoute des nombreux usagers et intervenants concernés par la forêt lanaudoise. Bon an, mal an, elle signe une douzaine d’ententes avec divers organismes et entreprises afin d’adapter ses pratiques de coupes à leurs préoccupations environnementales, souvent au-delà des exigences gouvernementales. C’est ce qui s’est produit après que plus de mille citoyens en colère ont marché dans le village de Saint-Donat en juin 2006 pour protester contre des coupes forestières jugées trop radicales autour du lac Sylvère.
Scierie Jean Riopel a donc modifié ses prévisions de coupes et adhéré au processus de certification du FSC. Depuis, la paix règne à Saint-Donat, confirme Lise Desmarais, présidente de l’influente Association pour la protection de l’environnement du lac Archambault et membre de la table de concertation en foresterie de la municipalité. Mme Desmarais nous a fait part de sa « très grande satisfaction » envers « l’excellente collaboration » offerte par Scierie Jean Riopel. « Avant les coupes, on en discute et une entente tripartite est prise entre l’association concernée, la municipalité et le forestier. »
Les membres de l’association concernée peuvent même visiter les chantiers, et l’entreprise les avise du déroulement des travaux. « Les pratiques de coupes tiennent compte, par exemple, de facteurs comme la régénération naturelle et l’impact visuel, dit-elle. De plus, lorsque les ouvriers partent, ils retravaillent le terrain afin de faire disparaître les ornières [sillons créés par les roues des équipements lourds] qui envoient eau et sédiments dans les lacs au printemps. Si seulement tous les gens qui vont en forêt faisaient aussi attention que nos forestiers! »
Lise Desmarais encourage d’ailleurs fortement les gens à acheter les produits de la scierie lanaudoise. « C’est de l’achat local qui permet en même temps d’allier la protection de l’environnement, qui est au cœur des préoccupations collectives, à la préservation de l’aspect récréotouristique. »
La coupe à blanc
Cette écologiste ne cache pas que « pour les extrémistes, il ne devrait jamais y avoir d’intervention humaine en forêt. Ils ignorent que la forêt pourrait en mourir. » Explications de l’ingénieur forestier Guilhem Coulombe : « Lorsqu’une forêt est très mature, si on ne la coupe pas à la fin de son cycle de croissance, qui peut durer de 50 à 150 ans selon les essences, soit qu’elle brûlera à cause de la sécheresse et de la foudre, soit que les arbres se mettront à tomber à cause des vents. Dans les deux cas, la situation produira des sédiments dans les lacs. » (L’excès de sédimentation favorise le vieillissement accéléré des lacs et accroît les risques d’efflorescence des cyanobactéries toxiques.) De plus, la construction en bois permet de stocker pour des décennies, voire des siècles, le dioxyde de carbone (CO2) capté par les arbres durant leur croissance. Sinon, ce gaz à effet de serre serait tôt ou tard émis dans l’atmosphère par la combustion ou la pourriture du bois.
Guilhem Coulombe défend aussi la pratique de la coupe à blanc, permise par la certification du FSC, car elle imite le mode de régénération naturelle de la forêt. « En Alberta, dans les années 1980, la biodiversité a grandement diminué dans le parc national Kananaskis. La forêt n’avait jamais été coupée et l’on éteignait les incendies. Les biologistes ont alors recommandé de brûler une partie du parc. Il ne faut donc pas tomber dans l’excès… Le FSC nous interdit la conversion de la forêt. L’ennemi de la forêt, c’est le changement de vocation pour en faire un développement immobilier ou un stationnement. »
La coupe à blanc a été rebaptisée « coupe avec protection de la régénération et des sols ». « Quand j’ai bien fait ma job, je n’ai pas besoin de replanter, car la forêt repousse naturellement. Après dix ans, tout est vert, explique M. Coulombe. Ce n’est pas écolo de planter des arbres si les plants n’ont pas le même patrimoine génétique que la régénération naturelle. »
Dans une coupe à blanc, la forêt n’est pas entièrement rasée. On ne coupe que les arbres matures, qui représentent environ 90 % de la forêt, précise l’ingénieur. On coupe les arbres dont le tronc fait au moins 13 cm de diamètre, et on évite de couper les petites tiges dont les animaux ont besoin. « Un chevreuil, dit Guilhem Coulombe, ça ne monte pas dans les arbres pour manger! »
Pour en savoir davantage :
jeanriopel.com
21esiecle.qc.ca/fsc (grand dossier)
